De l’espoir pour le syndrome de fatigue chronique

Le débat autour de cette mystérieuse maladie commence à bouger.
Par Julie Rehmeyer

Cet article est une traduction et a été initialement publié sur slate.com

Jennifer Brea

Jennifer Brea, souffrant d’une forme sévère d’EM/SFC, est en train de réaliser un documentaire sur la maladie, appelé Canary in a Coal Mine.
Crédit photo: Canary in a Coal Mine

Le mois dernier, une équipe de chercheurs a publié sa dernière étude sur le syndrome de fatigue chronique. Psychothérapie et augmentation progressive de l’exercice, affirmaient ces chercheurs, sont des traitements efficaces sur la durée et pourraient même mener à la guérison. Cette étude de suivi, portant sur des données à long terme, est la dernière pièce du plus grand essai clinique jamais mené dans l’histoire du syndrome de fatigue chronique.
Cela ressemble à une bonne nouvelle – mais je connais très bien les travaux précédents de ces chercheurs, et ceux-ci n’ont fait qu’empirer la situation des patients souffrants, comme moi, du syndrome de fatigue chronique. En 2011, quand l’équipe financée par le gouvernement britannique publia ses premiers résultats dans le Lancet, j’avais assisté à la multiplication des gros titres autour du monde, – alors qu’alitée, je lisais avec désespoir la presse sur mon téléphone, trop faible pour m’assoir et utiliser mon ordinateur.
Comme tous ceux qui connaissent bien le syndrome de fatigue chronique (SFC), je n’arrivais pas à croire ce que je lisais. Une psychothérapie m’a aidé à préserver mon équilibre mental, alors que mon corps me lâchait. Mais cela ne m’a jamais rendu moins malade. Et la caractéristique principale de la maladie est que l’exercice peut considérablement empirer l’état des patients.

 

J’avais appris à la suite de douloureux essais que la seule manière de pratiquer une activité sans que cela n’empire mon état était de m’arrêter dès que la sensation de fatigue se faisait trop intense. Marcher cinq minutes un jour n’était en aucun cas la garantie que je pourrais marcher 6 minutes le lendemain – et si je me trompais et en faisais trop, je serais temporairement semi-paralysée par la suite.

Mais selon la théorie sous-jacente à cette étude psychiatrique, mon problème était simplement que je n’étais plus habituée à l’effort, étais effrayée par l’exercice et obsédée par mes symptômes. La voie vers le bien-être impliquait d’abandonner l’idée que j’avais une maladie physique et de régulièrement augmenter mon activité, sans tenir compte des conséquences négatives sur ma santé.
Certains patients ont rapidement mis au jour de sérieux problèmes scientifiques dans l’article de 2011 du Lancet. Malgré ces erreurs, l’étude, connue sous le nom de PACE trial, a servi à établir les recommandations officielles de plusieurs organismes influents, comme le CDC américain (Center for Disease Control and Prevention) et le Service national de santé britannique. Alors, la récente étude de suivi, je l’ai craint, aurait le même destin : une réception chaleureuse et non critique venant de l’establishment médical, quelle que soit la légitimité de ses conclusions.
Mais quelques jours à peine avant la sortie de cette nouvelle étude, le 21 octobre, David Tuller, un journaliste de San Francisco, publiait une imposante enquête révélant de graves problèmes méthodologiques dans l’intégralité du PACE trial, faisant peser de sérieux doutes sur sa validité.

Cette fois-ci, les critiques venaient de personnes extérieures au monde des patients. Le vendredi suivant, six chercheurs, dont d’éminents scientifiques tels que le virologue Vincent Racaniello, de la Columbia University, ou le généticien Ronald Davis de la Stanford University, publièrent une lettre ouverte au Lancet, demandant une révision indépendante du PACE trial.
« L’ensemble de l’étude est incroyablement amateur, commentait Jonathan Edwards, chercheur à la University College London, un des signataires de la lettre. Cet essai est inutilisable ».
Le PACE trial a exercé une forte influence sur les praticiens américains : si vous parlez à votre médecin du SFC, selon toute vraisemblance, il vous répondra que les TCC (thérapies cognitivo-comportementales, la psychothérapie utilisée dans cet essai) et l’exercice sont les seuls traitements ayant fait leur preuve.
La communauté scientifique américaine, a contrario, a rejeté le model psychiatrique incarné par le PACE trial, et a commencé à explorer les mécanismes physiologiques qui pourraient expliquer la maladie. Les efforts de la recherche ont cependant été freinés par la faiblesse des financements : le National Institute of Health (NIH) consacre entre 5 à 6 millions de dollars par an pour une maladie affectant un million d’américains. (À titre de comparaison, la recherche sur le HIV/AIDS, qui concerne le même nombre de patients, se voit attribuer 3 milliards de dollars annuellement).

Juste deux jours après la sortie de l’étude de suivi du PACE trial, le NIH a fait une annonce inattendue : le lancement d’un programme chargé d’étudier le SFC (que l’on nomme également Encéphalomyélite myalgique, ou EM/SFC) dans son centre médical de Bethesda, dans le Maryland. Francis Collins, le directeur du NIH, s’est également engagé à augmenter les fonds de recherche sur la maladie. « Le budget sera nettement plus élevé que les 5 ou 6 millions de dollars actuellement allouées par an, a-t-il affirmé à NPR, nous allons redoubler d’efforts. »
Après tant d’années de faibles financements, de piètre science et de journalisme peu critique, les évènements des deux dernières semaines m’ont permis de ressentir ce que je n’avais jamais éprouvé depuis le début de ma maladie : l’espoir. Cela m’effraie presque de le dire, mais nous sommes peut-être au seuil de la disparition de l’incroyable incompréhension qui entoure cette maladie – et peut-être allons-nous même commencer à déchiffrer cette fichue énigme.

* * *

Les questions ont commencé à émerger rapidement après l’annonce des premiers résultats du PACE trial lors d’une conférence de presse. Un des chercheurs avait alors déclaré « Les personnes ayant suivi la thérapie par exercice graduel et les TCC sont deux fois plus nombreuses à être revenues à la normale ». Dans un nouvel article, deux ans plus tard, les chercheurs ont affirmé que 22 % des participants ayant suivi une thérapie cognitivo-comportementale ou un réentraînement à l’exercice, en plus des soins médicaux de routine, étaient « guéris » à l’issue de l’essai.
Mais les patients qui ont analysé le PACE trial et les études de suivi ont découvert que ces affirmations reposaient sur une définition très altérée du mot « guérison » – tellement faible, en fait, que certains participants pouvaient entrer dans l’essai, voir leur état empirer dans deux critères sur quatre, et ensuite être considérés comme « guéris ». Ces patients censés être rétablis avaient un fonctionnement physique très inférieur à celui de 92 % des britanniques en âge de travailler. Et 13 % des participants classés comme « guéris » l’étaient déjà sur au moins un des critères d’entrée, avant même d’avoir suivi aucun traitement.

Peter White, psychiatre à la Queen Mary University of London, et chercheur en chef du PACE trial, m’a répondu par email en octobre dernier que « l’on peut toujours s’attendre à certains petits chevauchements » entre les critères d’entrée dans un essai et ceux de guérison, et il a souligné qu’il y avait deux autres critères. Il n’a cependant pas mentionné que ces critères avaient également été revus à la baisse. Quand je lui ai demandé pourquoi « on peut s’attendre » à un tel chevauchement, il s’est refusé de répondre à de plus amples questions.
Dès 2011, des patients ont commencé à remplir des demandes “d’accès à l’information” pour récupérer les données brutes de l’essai, afin de ré-analyser ces données en suivant le protocole originel de l’étude. Ces demandes, ainsi que des requêtes similaires portant sur d’autres aspects de l’essai, ont été rejetées comme étant “vexatoires”, les chercheurs les qualifiant même de harcèlement.

Les patients ont également signalé d’autres problèmes. Les mesures objectives choisies par l’équipe ne montraient aucune amélioration significative de l’état des patients. Ils n’étaient pas capable de retourner au travail, percevaient toujours des allocations invalidité, n’étaient pas en meilleure forme physique et leur capacité de marche n’avait quasiment pas progressé. Bien que les chercheurs du PACE trial aient choisi ces mesures en début d’expérience, une fois leurs données analysées, ils les ont eux-mêmes récusées, prétextant qu’elles étaient inadaptées et non-objectives. Enfin, les patients ont découvert des erreurs statistiques, des interventions qui ont pu influencer les résultats des données subjectives, des échelles de mesure inadaptées à la détection de la détérioration de l’état des participants, des conflits d’intérêt, et bien plus encore.
Certains patients ont écrit au Lancet et à d’autres journaux des lettres détaillées décrivant les insuffisances scientifiques du PACE trial. En retour, les chercheurs n’ont apporté de réponses à aucun des problèmes de fond soulevés, ont minimisé leur importance ou ont accusé les protestataires d’avoir des préjugés à l’encontre de la psychiatrie.
Richard Horton, éditeur du Lancet, a défendu avec véhémence l’essai. Dans une interview radio, il a déclaré que les patients insatisfaits par le PACE trial n’étaient qu’« un petit groupe de personnes, hautement organisé, très bruyant et très nuisible, qui cherche à imposer son propre agenda et détourne le débat, de sorte qu’il fait du mal à la grande majorité des patients ». Il n’a jamais répondu en substance aux critiques.

 

Aux États-Unis, les chercheurs sur l’EM/SFC ont largement critiqué les résultats du PACE trial. Leurs recherches sur le rôle de l’exercice dans cette maladie se sont au contraire attachées à comprendre la réponse physiologique anormale des patients à l’activité. De nombreuses équipes ont démontré que lorsque les patients pratiquent deux jours consécutifs une même activité physique jusqu’à épuisement, leur performance décline dramatiquement le deuxième jour. Des marqueurs précis établissent la base physiologique de cette baisse de capacité. D’autres chercheurs ont montré des changements dans l’expression des gènes après un exercice modéré.

 

Jennifer Brea

Jennifer Brea et son compagnon, Omar, visitant un espace naturel près de leur maison.
Crédit photo : Canary in a Coal Mine
Malgré cela, chaque fois que l’équipe du PACE trial publie une nouvelle étude, un déluge d’articles de presse mal informés suit. La dernière en date n’a pas fait exception. La première page du Telegraph a claironné « les patients souffrants du syndrome de fatigue chronique peuvent vaincre [l’encéphalomyélite myalgique] grâce à la pensée positive et à l’exercice : l’université d’Oxford a découvert qu’en fait l’EM n’est pas une maladie chronique ».
Quand j’ai lu l’étude, j’ai rapidement pu constater que les gros titres allaient bien plus loin que les affirmations des chercheurs – mais également que les affirmations des chercheurs elles-mêmes allaient bien plus loin que ce que leurs données leur permettaient d’avancer.

Selon les chercheurs, les “améliorations” dues à la thérapie cognitivo-comportementale et à l’exercice se maintenaient dans le temps. Mais en réalité, leurs données montraient qu’après deux ans et demi, le bénéfice des TCC et de l’exercice s’étaient entièrement estompé. Les patients qui n’avaient pas été assignés à ces thérapies avaient alors autant progressé que les autres, et les patients de tous les groupes étaient toujours malades.
Les chercheurs du PACE trial ont reconnu cela, mais ont minimisé la signification de l’amélioration des patients qui n’avaient pas suivi ces thérapies. Ils ont argué que certains des patients avaient suivi un programme de TCC ou d’exercice après la fin de l’essai, et que cela pouvait expliquer leur amélioration. Cependant, selon leurs données, l’ajout de ces thérapies n’a eu aucun effet.

La réception de l’étude parmi les chercheurs a été cependant très différente de ce qu’elle avait été par le passé, en partie grâce à ce que Tuller, professeur de journalisme de la santé à l’université de Californie, avait publié sur le site Virology quelques jours avant la sortie de cette dernière étude. Son travail a convaincu des chercheurs extérieurs à la communauté EM/SFC d’examiner de plus près l’étude pour la première fois – et ce faisant, ils l’ont condamnée. Par exemple, James Coyne, un psychologue de l’University Medical Center Groningen aux Pays-Bas, qui n’était auparavant pas impliqué dans la recherche sur l’EM/SFC, a écrit un article sur son blog pour la Public Library of Science. Il y qualifie les interprétations des auteurs du PACE trial « d’intox non fondée confirmant par avance la validité des interventions des investigateurs ».
Et maintenant, des chercheurs et des patients demandent que l’équipe du PACE trial rende ses données publiques (après les avoir anonymées), ou permette à une équipe de chercheurs indépendants d’y accéder pour les ré-analyser.
Les chercheurs du PACE trial ont refusé de fournir leurs données dans le passé, arguant que « des activistes cherchant à discréditer le PACE trial et ses chercheurs » pourraient parvenir, on ne sait trop comment, à décrypter les détails anonymes des données et publier les noms des participants. Et White m’a dit que les changements dans le protocole original en « amélioraient la scientificité et l’interprétation. Nous ne voyons aucune raison pour que nous fassions de nouvelles analyses se basant sur une méthode inférieure ». Horton, éditeur du Lancet, n’a souhaité répondre à aucune de mes questions.

 

« Le Lancet doit arrêter de fermer les yeux et s’ouvrir », dit Bruce Levin, biostatisticien à la Columbia University et signataire de la lettre ouverte. « Une des marques de la rigueur scientifique est la transparence ».
Le fils de Davis, généticien à Stanford, souffre d’une forme extrêmement sévère de l’EM/SFC, à tel point qu’il ne peut ni marcher, ni parler ou se nourrir. Davis va même plus loin. « Le Lancet devrait aller de l’avant et retirer ce papier», dit-il. « Il y a trop de défauts, et je crains qu’il ne soit néfaste pour les patients ». Davis a maintenant lancé son propre projet pour trouver un traitement à la maladie, le END ME/CFS Project. Il y collecte une importante quantité de données sur les malades sévères comme son fils qui n’ont quasiment jamais été intégrés à des études car ils sont trop faibles pour se rendre chez un médecin ou à l’hôpital.

 

Whitney Dafoe atteint du Syndrome de Fatigue Chronique

Ron Davis et son fils, Withney Dafoe, qui souffre d’un EM/SFC sévère, en septembre 2014. Davis aide son fils en rasant sa barbe et sa tête, car il ne peut se lever pour se laver.
Crédit photo : famille de Whitney Dafoe.

Aussi encourageantes que puissent être les critiques publiques du PACE trial, une seule chose sera en mesure de convaincre médecins et public que l’EM/SFC n’est pas un trouble psychiatrique : un traitement vraiment efficace pour la maladie. Mon état de santé s’est considérablement amélioré après que j’aie suivi un traitement jamais étudié: éviter tout contact avec les moisissures. Mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’argent pour suivre les idées prometteuses comme celle-ci ou d’autres.

L’annonce du plan de recherche du NIH marque donc un sérieux pas en avant, rattrapant les dégâts causés par le PACE trial. Le NIH prévoit de pratiquer des analyses sur 40 patients dont la maladie a commencé de manière soudaine à la suite d’une infection, en recourant à des mégadonnées. Et si le NIH tient ses promesses budgétaires, des scientifiques comme Davis auront de nombreuses opportunités à saisir.
Il y a un an, les critiques publiques du PACE trial et le changement de cap du NIH étaient quasiment inconcevables. Ces évènements sont, selon moi, les fruits d’un labeur entamé depuis des années. Quand le premier article sur le PACE trial est sorti en 2011, peu de journalistes ont pris le temps de se pencher sérieusement sur la maladie, et la couverture médiatique a été globalement épouvantable. Aujourd’hui, outre Tuller, plusieurs journalistes ont écrit de très bons articles. En 2011, le milieu de la recherche se consacrant à la maladie était très restreint et isolé. La communauté des patients a été longtemps divisée, mais maintenant, des plateformes comme #MEAction initient, fédèrent et diffusent de plus en plus les actions. Les patients développent des recommandations pour prioriser la recherche, calquant leurs efforts sur les militants de la cause du SIDA ou du cancer du sein, pour gagner respect et influence au cœur de la communauté scientifique.
Coyne, le chercheur en psychologie dont l’intérêt a été avivé par les dernières controverses, a suggéré sur Twitter que le PACE trial devienne le “Stonewall” de l’EM/SFC, et tout cela me donne l’impression d’assister à l’émergence d’un mouvement.
Bien sûr, il y a encore du chemin à parcourir. Les patients souffrent toujours, sont tournés en dérision et n’ont toujours pas de traitement. Mais il n’est plus idéaliste d’attendre le jour où le sort des patients aussi malade que je l’étais en 2011 ne sera pas empiré par les préjugés et la science de mauvaise qualité.

 

Julie Rehmeyer est rédactrice pour Discover et prépare actuellement un essai sur le traitement du syndrome de fatigue chronique et d’autres maladies encore mal comprises par les milieux scientifiques et politiques.

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