PACE Trial : Le tribunal ordonne la divulgation des données

Jugement

 

Les résultats du procès qui a eu lieu entre le 20 et le 22 avril 2016 sont tombés : les données brutes réclamées par Alem Matthees à l’équipe du PACE trial doivent lui être remises. C’est une étape clef dans la saga complexe du PACE trial. Cette décision, d’une extrême importance, pourrait bien entraîner des changements dans le ton des débats sur l’EM/SFC.

 

Le PACE trial

Le PACE trial est un essai clinique incluant 641 patients, mené de de 2005 à 2008 en Angleterre et en Ecosse et ayant coûté plus de 5 millions de livres. Son objectif était de tester l’efficacité des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et de la thérapie par l’exercice graduel (TEG) pour le SFC, en les comparant avec un traitement médical usuel et le Pacing, (méthode destinée à limiter les « crashs » en gérant son niveau d’activité).

Dans un premier article paru en 2011, les auteurs sous la houlette des chercheurs principaux, les Pr. Trudie Chalder, Peter White et Michael Sharpe, ont conclu que TCC et TEG améliorent modérément l’état des patients et ces conclusions ont été utilisées dans de nombreuses recommandations officielles pour justifier le recours à ces thérapies. Depuis, l’équipe du PACE trial a fait paraître de nombreux articles analysant plusieurs aspects de l’essai clinique.

Cependant, très rapidement, de nombreux problèmes méthodologiques ont été soulevés questionnant la validité des résultats de cet essai. Le journaliste et professeur à l’université de Berkeley, David Tuller a réalisé une série d’une dizaine d’articles sur le sujet, tant les questions posées par cet essai sont nombreuses. Nous nous contenterons ici de ne relater que les plus préoccupantes :

Outcome switching

C’est une pratique consistant à modifier les critères enregistrés dans le protocole initial d’un essai clinique, ce qui permet d’ignorer ou de masquer d’importants résultats qui se sont montrés moins favorables que prévu au cours de la recherche.

Dans le protocole initial du PACE trial, la guérison devait être définie par un score de 85 sur l’échelle « short form-36 physical function subscale ». Cependant dans leur article de 2013 sur les taux de « guérison » dans le PACE trial, les chercheurs ont abaissé ce score, estimant qu’un résultat de 60 sur cette échelle permettait de classer les patients dans la catégorie « fonctionnement normal ». Cet abaissement choquant du seuil de guérison a permis ainsi de considérer comme rétablies des personnes ayant les capacités physiques de patients souffrants d’insuffisance cardiaque congestive.

Plus absurde encore, ce changement a fait se chevaucher critères d’entrée et de guérison ! Pour pouvoir participer à l’essai, les patients sélectionnés devaient présenter une invalidité substantielle, mesurée grâce à un score de moins de 65 à cette échelle. En fin d’essai, un score de 60 devient miraculeusement le signe d’un rétablissement.

Plusieurs universitaires et chercheurs se sont alarmés de ce changement drastique. Pour le Pr. Bruce Levin, de la Columbia University, « Cela questionne le diagnostic d’une maladie dont les patients peuvent être déjà classés comme ayant récupéré ou au-delà de la catégorie normale. Je trouve cela quasiment inconcevable que le comité éthique ait approuvé un tel changement au protocole ». Le Pr. Rebecca Goldin, George Mason University s’interroge : « comment pouvons-nous juger de la réalité de l’amélioration associée aux TCC et à la TEG si la guérison ne requiert pas toujours d’amélioration clinique significative et si la catégorie normale équivaut aux moyennes de personnes de 70 et 80 ans ? »

 

Cherry picking

Le Cherry picking consiste à ne sélectionner que les données confirmant une hypothèse et à minorer ou ignorer celles allant à son encontre.

C’est ce qui est arrivé aux résultats du test de 6 minutes de marche effectué en début et fin du PACE trial. Les résultats de ce test ne montrent qu’une très faible amélioration de l’état des patients, interdisant clairement toute tentative de crier à la guérison et contredisant tous les espoirs des auteurs. Seuls les résultats permettant de conclure à une amélioration modeste de l’état des patients seront mis en valeur. Les résultats du test de marche de 6 minutes ne seront publiés que 2 ans après, relégués au détour d’un paragraphe, sans explication ni analyse approfondie. Et si on s’y penche de plus près, les données sont éloquentes et parlent d’elles-mêmes :

 6minutes

Mais surtout, ce qui est reproché à cet essai clinique, c’est qu’il ne montre aucun bénéfice dans le temps. Dans une étude de suivi, les auteurs ont dû reconnaître qu’il y avait « peu de différences entre tous les groupes à long terme » et que donc les TCC et TEG n’apportent rien par rapport aux soins médicaux usuels ou au Pacing en termes thérapeutiques.

Fitness

Ceci n’a pas empêché les auteurs de promouvoir ces résultats comme une preuve de l’efficacité des TCC et TEG auprès des médias. Michael Sharpe a ainsi affirmé : « Le fait que les participants ayant suivi une TCC ou la TEG ont maintenu leur amélioration deux ans après l’essai nous informe que ces traitements peuvent améliorer la santé des personnes souffrant du SFC à long terme ».

Par un effet d’amplification, ces affirmations ont été poussées un peu plus loin dans la presse et c’est ainsi que le gros titre « l’exercice et la pensée positive peuvent venir à bout de l’EM » a fini en première page du Daily Telegraph, bien loin des résultats nuls concédés dans l’article du Lancet.

Daily

 

Le PACE trial a suscité de nombreuses réactions chez les patients et dans la communauté scientifique :

  • Une pétition a été lancée, rassemblant plus de 12 000 signatures.
  • 29 associations de patients ont réclamé que les données soient rendues publiques.
  • Une lettre ouverte s’inquiétant de la piètre qualité du PACE trial et signée par 42 chercheurs a été envoyée au Lancet.
  • Le refus des chercheurs de divulguer les données a par ailleurs suscité de nombreuses réactions dans le milieu scientifique. Le Dr Richard Smith, ancien éditeur du British Medical Journal, a ainsi déclaré en décembre 2015 que « l’inévitable conclusion est qu’ils ont quelque chose à cacher ». Pour le Pr. Arthur Reingold, de l’Université de Californie, « au vu des circonstances, une révision indépendante de l’essai, menée par des experts non impliqués dans sa conception et sa mise en œuvre semblerait dans l’ordre des choses ».

 

La demande d’Allem Matthees

C’est dans ces circonstances qu’Allem Matthees, un patient australien, fait, en 2014, une demande pour obtenir certaines données brutes du PACE trial dans le cadre du Freedom of Information Act (FOIA), qui régule le droit à l’accès de l’information détenue par les autorités publiques au Royaume-Uni, auprès de la Queen Mary University of London (QMUL), où une partie du PACE trial a eu lieu et qui détient ces données. Les données demandées par Alem Matthees permettraient de calculer les taux de guérison en utilisant le protocole originel du PACE trial abandonné par la suite.

La QMUL ayant refusé de fournir les données, Matthees fait appel auprès de l’Information Commissioner (IC) qui ordonne que les données soient divulguées. L’université conteste cette décision et un jugement en appel a lieu les 20 et 22 avril 2016 à Londres, et dont les conclusions viennent de tomber.

 

Le Verdict

L’argumentation de la QMUL s’est articulée autour de deux axes :

  • les patients ayant participé à l’essai pourraient être identifiés grâce aux données demandées

  • le partage de ces données pourrait faire du tort aux universités ayant contribué au PACE trial, en faisant craindre aux futurs participants à des essais cliniques que les données les concernant puissent être divulguées.

Le tribunal a rejeté ces deux possibilités. L’identification de patients grâce aux données réclamées (pour mémoire, des réponses à des questionnaires et les scores au test de 6 minutes, ce qui donne à peu près cela : 60, 28, 25, 10, 10, yes, yes, 4, 3, 321, 332, CBT) a semblé « vraisemblablement impossible » au tribunal.

Quant à l’impact d’un partage des données pour les universités concernées, le tribunal a estimé qu’il n’y avait pas « de preuves suffisantes qu’une diffusion des données entraînerait le retrait d’un nombre suffisamment significatif de participants pour avoir un effet défavorable sur les recherches futures, la réputation ou les financements ». Les juges ont ajouté qu’il « est d’utilité publique de divulguer ces données étant donné l’intérêt continuel des universitaires si longtemps après sa publication ».

Le tribunal a en conséquence ordonné la publication des données réclamées par Alem Matthees.

Cela en soit est déjà une victoire. Il va enfin être possible de refaire les calculs en suivant le protocole originel, et les résultats ne peuvent être que plus faibles que les résultats modestes auxquels sont arrivés les chercheurs.

 

Mise en lumière de façons de travailler singulières

Cependant, cette décision de justice est plus importante encore, car elle a permis de mettre en lumière des pratiques de travail singulières.

Les membres du jury ont ainsi noté « la réticence apparente de l’université Queen Mary à dialoguer avec les universitaires dont ils pensent qu’ils questionnent ses découvertes. » ajoutant, « les preuves présentées ne sont pas claires, mais si la QMUL sélectionne pour analyser ses données les chercheurs sympathiques à sa cause au sein de la sphère de la recherche scientifique, il pourrait y avoir une crainte légitime qu’elle souhaite réprimer la critique et un examen de son essai. ». Ce refus d’une analyse extérieure est peu conforme à la démarche scientifique.

D’autre part, à chaque fois qu’ils ont été confrontés à des questions embarrassantes, la tactique des auteurs du PACE trial a toujours été de présenter les patients comme de dangereux activistes prêts à tout. Cela a culminé dans cet article du Sunday Times de 2013, affirmant que les chercheurs reçoivent de fréquentes menaces de mort et parlant de campagnes de harcèlement et d’intimidations. Aucune preuve de ces assertions n’a jamais été rendue publique. Mais après avoir été décrites comme irrationnelles et obsessionnelles, les personnes critiquant le PACE trial ont eu bien du mal à se faire entendre. Et le débat n’a pas eu lieu…

Les auteurs du PACE trial ont, comme à leur habitude, joué cette carte lors du procès. Leur expert scientifique, le Pr Anderson, a présenté les opposants au PACE trial comme des « hommes jeunes, frôlant la sociopathie ou la psychopathie ». Le tribunal a jugé ces déclarations « grossièrement exagérées », confondant « légitime désaccord éthique et politique » avec campagne organisée. Il les a qualifiées de « spéculations folles » qui « ne lui font pas honneur ». Les juges ont également noté que le seul élément de preuve qui leur ait été présenté était « qu’un individu avait, lors d’un séminaire, chahuté le Pr. Chalder ». Le Pr. Chalder a dû reconnaître que « des choses déplaisantes avaient été dites à propos des chercheurs du PACE trial, mais qu’aucune menace n’avait été faite ni aux chercheurs ni aux participants », reconnaissant là implicitement que la “campagne violente” menée contre le PACE trial n’était qu’un artefact.

Le jury a également souligné que les critiques du PACE trial étaient loin d’émaner uniquement des patients. « L’identité de ceux questionnant cette recherche, qui ont signé une lettre ouverte, était impressionnante ».

 

Réactions

A l’annonce du verdict, Alem Matthees a déclaré : “La décision du tribunal et ses commentaires sont une victoire qui était due depuis longtemps à la communauté des patients, ainsi qu’à tous ceux qui militent pour la transparence des essais cliniques et le partage des données. », ajoutant « ce procès m’a coûté beaucoup en termes de temps, d’énergie et de santé ».

Pour Tom Kindlon, un patient dont les analyses du PACE trial ont servi de base à l’enquête de David Tuller, « c’est une victoire importante pour les patients, qui ont le droit d’examiner les preuves justifiant les traitements qui peuvent influer sur leur vie »

Selon Trevor Butterworth, directeur de Sense About Science USA, le PACE trial « est en train de devenir la controverse scientifique de la décennie »

Tribunal

 

Que va faire la QMUL, qui a déjà dépensé plus de 200000 livres pour ce procès ? Elle ne peut plus faire appel sur le fond, mais uniquement sur la mise en œuvre des procédures juridiques. Quelle que soit la décision de l’université, ce jugement aura mis au jour des pratiques qui questionnent la probité et la déontologie des chercheurs du PACE. C’est un pas de plus vers une prise en charge plus adaptée des patients souffrant d’EM/SFC, alors même que l’Agence Américaine pour la Recherche et Qualité de la Santé vient de rétrograder, début août, les TCC et TEG dont elle juge l’efficacité insuffisante.

 

 

Pour accéder à tous les articles de David Tuller, consultez ce sommaire

D’autres informations en français sur le PACE trial ici.

 

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